Je vous recopie ici une excellente analyse sur le cycle de Dune et Frank Herbert (source Olivier Cazeau -
membres.multimania.fr/cazeau/fhdune8.htm). J'ai volontairement effacé les passages concernant un autre livre d'Herbert : Et l'homme créa un dieu
Si, comme le prétend Isaac Asimov, la science-fiction n'est pas un genre littéraire comme les autres puisqu'elle peut tous les contenir, alors Frank Herbert est sans aucun doute le meilleur représentant de la science-fiction.
En effet, il ne s'est pas contenté de nous raconter des histoires, rôle premier de l'écrivain, mais il a aussi su nous faire partager ses réflexions dans des domaines et sur des sujets très variés : politique, économique, scientifique, philosophique, religieux, sociale, psychologique, écologique, juridique, poétique...
La vision de l'univers par Herbert n'est pas réduite à une unité, un problème, elle est forcément multiple et complexe, à l'image de la réalité. Et cet état de fait se retrouve dans tous ses écrits, ce qui en fait l'un des auteurs les plus remarquables de la SF.
Lire un livre de Frank Herbert, ce n'est pas lire une histoire, c'est entrer dans un univers. Pour cela il met en place des décors extrêmement travaillés. Ainsi, Arrakis, dans Dune, n'est pas qu'une simple planète sur laquelle on dépose un scénario, mais une machinerie énorme, une mécanique complexe pensée par Herbert, un vrai terrain d'expérimentation contenant sa logique propre. Arrakis est une énigme écologique qu'il faut résoudre. Mais plus que les décors, Herbert excelle dans l'art de créer des personnages, non pas des marionnettes destinées à nous faire rire ou pleurer, mais de véritables personnes possédant une psychologie, un vécu propre, qui permet de les identifier à coup sûr, de comprendre leurs actions et leurs sentiments. Herbert nous décrit à la fois leur aspect extérieur, mais aussi intérieur. Pour rendre cet univers encore plus vrai, il y ajoute de nombreux objets. Une fois de plus, ceux ci ne constituent pas que des gadgets, mais des outils ayant une
véritable utilité (comme les "distilles", qui récupèrent la transpiration et les excréments tout en les recyclant, permettant ainsi de survivre plus longtemps dans le désert, les "moissonneuses" qui permettent de récupérer l'épice, source de longévité et de prescience, les "ornithoptères" libellules du désert, le "chasseur-tueur", petite aiguille empoisonnée se promenant en suspension à la recherche du moindre mouvement.
Un des paradoxes d'Herbert est à la fois de créer des personnages ayant une forte personnalité, qui semblent prendre leur destin en main, et de les placer dans des situations qu'ils ne maîtrisent pas. Ils sont alors pris dans une mécanique incontrôlable, balayés par les vents de l'histoire sans rien pouvoir faire. [...] Paul, dans Dune, combat l'Empereur, mais il voit, par son pouvoir de prescience, ce que sa victoire va provoquer : un nouveau Djihad, qui causera la mort de milliards de personnes.
Paul lutte de toutes ses forces, mais en vain. Sa victoire est inéluctable ainsi que ses tragiques conséquences. Même sa mort ne pourrait rien y changer. On tient ici une des grandes leçons d'Herbert : les héros sont dangereux et à éviter à tout prix. Ils abolissent chez ceux qui les vénèrent toutes leurs facultés de raisonnement. Le héros n'a qu'à lever le petit doigt pour faire lever les foules et leur faire accomplir des actes impensables. Le héros ne peut que conduire à des actions irréfléchies ou primaires. Les conséquences désastreuses des héros au cours de l'histoire sont nombreuses. La quête du surhomme est dangereuse car elle nous conduit à mépriser l'homme. [...]
Comment l'homme perçoit-il l'univers dans lequel il évolue ? En réalité aucune des choses que nous appréhendons n'existe par elle-même. Pour décoder notre environnement nous utilisons une sorte de grille de lecture qui nous permet de différencier les objets (au sens le plus large possible, c'est à dire aussi bien matériel qu'immatériel). Comment ces objets nous apparaissent-ils ? En fait ils ne sont discernables que parce qu'ils se détachent sur une sorte d'arrière-plan. Cet arrière-plan étant lui-même constitué d'objets.
Cela signifie simplement que les choses qui constituent notre univers n'existent uniquement que les unes par rapport aux autres. Herbert prend cet exemple : la vérité n'aurait pas de sens si l'on ne pouvait lui opposer le mensonge (et inversement). Ainsi dans un monde où l'on ne dirait jamais que des choses vraies, le concept de mensonge serait bien entendu absent, mais celui de vérité le serait tout autant.
Un autre sujet qu'Herbert a bien étudié est celui de la violence. Ce thème se retrouve dans l'ensemble de son œuvre. Il semblerait que la violence soit présente dans toutes les formes de sociétés, car elle est présente en chacun de nous. La réaction la plus immédiate face à un problème est d'user de la violence. Il s'agit bien souvent de la solution la plus simple et la plus efficace. Mais Herbert nous met en garde contre de telles attitudes. Comme il l'explique, la violence ne règle rien. En effet, nous ne voyons ses effets bénéfiques qu'à cour terme, mais tout acte de violence a aussi des conséquences à long terme, ne serait ce que celle de la réaction (un acte violent en appelle toujours un autre en réponse, par vengeance ou par dépit).
Ainsi cette phrase : "Jamais elle n'équilibre ni ne corrige le passé. Elle ne fait qu'armer l'avenir pour d'autres atrocités." et d'ajouter : "Elle se perpétue d'elle-même selon une forme barbare d'inceste."
Ainsi la violence serait sans fin. Nous subissons encore les effets des actes violents commis par le passé et nos descendants subiront les nôtres.
Ainsi, Herbert se montre toujours attentif aux dangers qui guettent l'humanité : la religion (qui n'est qu'un instrument de contrôle et d'asservissement), les progrès incontrôlés (qui agissent comme une mécanique destinée à nous protéger des terreurs de l'avenir), les héros et les libérateurs (qui deviennent finalement les dictateurs du lendemain), les grands conglomérats économiques (qui finissent, sans que l'on s'en rende bien compte par détenir tous les pouvoirs)...
Il nous met en garde contre le pouvoir : celui ci est corrosif et n'est jamais que temporaire car l'homme est changeant, et celui qui ne peut comprendre cela, peut en souffrir terriblement. Rien n'est jamais acquis ou définitif, le hasard tient sa place dans l'histoire. Herbert ne croit pas au déterminisme, nous vivons dans un univers changeant, imprévisible. En recherchant les limites de notre biotope (comme toutes les espèces), nous nous sommes extraits de la logique de la nature. Nous n'avons plus d'ennemis naturels, si ce n'est nous même. C'est pourquoi les luttes inter-humaines risquent de durer encore longtemps. Il se montre d'ailleurs très réservé sur le rôle que peuvent jouer les grandes institutions internationales pour promouvoir la paix. [...]
L'humanité n'atteindra cet objectif que lorsque la paix constituera une quête personnelle pour chacun. C'est un peu ce qu'il veut dire lorsqu'il parle d'amener l'humanité à sa majorité.
Enfin, il nous met en garde contre nos utopies, qui se révèlent n'être que des instruments aux mains de ceux qui nous dirigent et qui leur permettent de nous faire miroiter un avenir toujours meilleur, nous interdisant ainsi de réfléchir de manière approfondie sur la structure et l'organisation de notre société.
Modifié par Osiris49, 11 avril 2010 - 12:21 .