Evasion.
Il avait l’impression que son cœur allait exploser, mais il devait retenir sa respiration.
Impossible de laisser échapper le moindre son sous peine de se faire repérer.
Il les savait tout proche, alors il infligeait à ses poumons la brûlure d’une suffocation réprimée, le sang battant à ses oreilles à lui en donner le vertige.
Un reflexe d’Akuzé, de l’interminable fuite hors du cauchemar ou chaque bruit envolé, chaque faux pas attirait comme un aimant le Léviathan chtonien tout droit sorti d’un cauchemar biblique. Si monstrueux, si absurdement énorme et pourtant si rusé, qui avait prélevé le tribut d’une vie à chaque négligence de leur part.
Il y a des siècles, semblait-il. Pourtant, la situation n’était pas si différente aujourd’hui. Comme à l’époque, on le traquait, comme à l’époque ses hommes y étaient restés, jusqu’au dernier. Après tout ce qu’ils avaient traversé, tous les ennemis vaincus, les épreuves surmontées, les sacrifices et les triomphes… malgré sa promesse intime de ne jamais plus laisser son escouade y passer.
Mais les promesses irraisonnées n’ont aucun pouvoir. Cette fois, à cours de temps, de médigel, à cours de chance enfin, il s’était vu contraint de les abandonner, l’un après l’autre, étendus comme des pantins grotesques désarticulés sur le pavé.
Il pissait le sang. Cette maudite jungle lui avait aussi réservé quelques surprises et la dernière avait failli l’avoir : une nuée d’insectes que les humains appelaient pics-de-roses en raison de leur dard dorsal affuté comme une lame de rasoir, et dont il avait eut le malheur de croiser une colonie particulièrement agressive. Il y avait laissé son flingue.
Son souffle se calmait, trop lentement, il avait du mal à réfléchir avec discernement.
Tout avait été de travers à partir du moment où ils avaient été repérés, mais quand et à cause de quoi avaient ils perdu leur avantage tactique ? Les salles se bloquaient une à une et la riposte devenait foutrement bien organisée ; on tentait de leur faire suivre un itinéraire pour les cueillir tranquillement dans le coin le plus adéquat, sans doute afin de récupérer leur matos.
Sûr qu’ils n’avaient jamais vu une force de frappe aussi dévastatrice de la part d’un simple trio infiltré. Mais quelque chose clochait.
Le commando était habitué aux stations foireuses comme celle-là, pourtant ils avaient dû redoubler d’effort afin de percer une ligne de défense et déboiter sur un itinéraire alternatif, tout cela en parvenant à détruire au passage leurs balises de communication interne, presque par hasard. Quel exploit ! Il avait coûté une première mort.
Chaque membre de son équipage savait à quoi s’attendre en embarquant sur le Normandy. Ils connaissaient tous les risques, et lui mieux que personne : c’était le métier.
Mais la seconde mort était simplement intolérable.
Elle était tombée à leur sortie dans la jungle, alors même qu’elle couvrait ses arrières. Une vague de détresse l’envahit, irrépressible ; bien malgré lui, il sentit les larmes poindre. Et cette armure, bordel, elle pesait une tonne ! Si cette saloperie n’avait pas…
Un bruit.
Apnée.
Une goutte de sueur rejoint le lit d’une écorchure et se mêle de sang en un sillon vermeil qui dégouline jusque dans son col, interminablement.
Finalement, un animal similaire à un petit blaireau, mais avec l’air plus stupide, sort d’un fourré en se dandinant d’une patte malhabile. La sale bête se permet même un reniflement circonspect dans sa direction avant de reprendre sa route vers le buisson d’en face. Il ferme les yeux, les dents serrées, en maîtrisant son expiration.
Il faut se barrer d’ici. Il faut terminer le boulot, c’est à dire annoncer aux autres la mort de leurs compagnons d’armes, mais pour ça il doit être vivant. L’aire d’atterrissage ne doit plus être très loin.
Pas d’activité alentour, il consulte son omnitech et situe sa position ; un rapide calcul lui permet d’estimer le temps et la direction du tracé en arc qu’il empruntera. Ne jamais aller tout droit lorsqu’on est traqué.
Beaucoup d’imbéciles le considéraient comme un héros galactique, mais très peu de personnes savaient que sa plus grande force était la colère, une colère froide qui l’aiguillonnait et donnait à son esprit une acuité acéré l’ayant toujours sorti de n’importe quelle situation, même l’estomac fouaillé par la trouille. L’équation était simple : ils s’en étaient pris à ses hommes, à celle que… celle pour qui…
Ils allaient tous payer. Alors il se remit en route. Avec méthode, sans se précipiter ni perdre de temps, il avançait, tendu, prudent comme un loup en chasse, ouvert à son environnement. Des souvenirs tentaient de s’imposer au premier plan de ses pensées, mais il les refoulait impitoyablement, concentré sur son objectif. Une voix. La chaleur d’une main. Une conversation pas si anodine, récompense volée dans le tumulte des missions passées. Un vêtement qui...
Arrête.
Tu auras tout le loisir d’en crever plus ******. Pour l’instant, il faut survivre.
Le problème avec la survie, c’est qu’elle vous colle à la peau, elle vous harcèle de reflexes salvateurs malgré la fatigue, les blessures et l’efficacité des technologies de combats. Dans ce cloaque trop luxuriant, il se sentait oppressé de ne pouvoir gagner un point de vue élevé pour se repérer de visu, ou même simplement respirer autre chose que les miasmes de cette terre spongieuse nauséabonde. A défaut, il consultait régulièrement son omnitech pour coller au plus près de l’itinéraire, et s’acharnait à travers la fange et les racines.
Aucun signe de ses poursuivants, pas d’envolée d’oiseau sauvage pour trahir la position de la proie ou des chasseurs.
Ils avaient dû abandonner la poursuite : pourquoi salir ses bottes dans ce labyrinthe alors que tous savaient où il se dirigeait ?
Il finit par trouver un premier signe : des ruines de béton, vestiges d’une ancienne aile du bâtiment vaincue par les sols marécageux et laissée à l’abandon. Impossible cependant d’y trouver une quelconque porte oubliée pour entrer à la dérobée. Il allait falloir faire ça à l’ancienne. La station de ravitaillement ne devait pas se trouver à plus d’une cinquantaine de mètres selon ses propres scans, ce que lui confirma la vue d’un mur grisâtre, à 10h, fenêtre terne qui tranchait dans toute cette complexité végétale. Redoublant de précaution, il se rapprocha jusqu’à ce que…
« Là » lâcha-t-il entre ses dents. L'adrénaline monta. Sa bouche avait le goût de sang, sa face était tirée par la poisse séchée qui lui encroutait les traits. Serrant mâchoire et poings, il s’approcha, telle une ombre, vers la silhouette bleue qu’il avait aperçue.
« Vengeance », lui susurrèrent ses compagnons à l’oreille… il eut un sourire carnassier sans joie pour le premier pantin qui allait être brisé par l’avant-garde de sa fureur.
Quelques pas de traverse, le dos courbé, et la mâchoire de la sentinelle fut brisée avant même qu’elle se retourne complètement. Elle s’effondra par terre dans un éclair de douleur stupéfaite, l’esprit déjà loin.
L’hallali avait sonnée. Son acolyte à l’attention distraite, à quelques mètres de là, volta sur le champ et le mit en joue ; un projectile fusa dangereusement près de l’oreille de Shepard lorsqu’il plongea par terre, mais sa roulade le rapprocha suffisamment et un caillou de béton, subtilisé à la quiétude des ruines, porta entre les yeux de cet enfoiré décasqué.
Sans perdre de temps, il récupéra l’arme de sa victime dans la terre battue – le terrain était dégagé tout autour du bunker – et jeta un coup d’œil vers le toit. Par chance, aucune sentinelle n’y faisait de ronde, car une végétation fournie l’envahissait et déversait fougères et franges mousseuses sur la façade inclinée de béton aveugle, l’ornant ça et là de fleurs exotiques ainsi que d’étranges bulbes grisâtre (ceux-ci lui rappelaient quelque chose, mais il ne parvenait pas à se souvenir de quoi). Les petits malins s’étaient camouflé d’indésirables yeux aériens.
Il fallait faire vite, maintenant. Au détour d’un coin, il trouva une entrée ; le troisième garde, qui n’eut pas même le temps de comprendre ce qui lui arrivait, lui fourni la carte magnétique désuète qui commandait à l’ouverture des portes rouillées. Avec une crosse dans les mains, il se sentait pousser des ailes. Espérons qu’elles tiennent jusqu’au hangar intérieur, il avait perdu assez de sang pour nourrir une planète entière de sangsues. Peut-être que c’était cette planète d’ailleurs, et qu’elle lui servirait de tombeau ? Il s’en fichait pas mal à présent, il avait juste une sale envie de carnage. Mais une petite voix réagit à part lui. Envie de crever ? Pas bon, ça. Trop d’énergie perdue. Le moral est le premier à foutre le camp, comme le disait l'un de ses anciens instructeurs à l'académie militaire. « Mourir, peut-être, mais jamais stupidement ». Merci sergent.
Ainsi allaient ses pensées dans la coursive qu'il suivait fastidieusement, à la lueur poussiéreuse d’halogènes oranges grésillant dans leurs barreaux de plomb. Après un angle ou deux, il déboucha dans une salle minuscule qui tenait plutôt du placard à balai, peut-être des anciens vestiaires s’il en jugeait par les casiers alignés dans la pénombre. Il frissonna à cause de la climatisation, trop forte après la moiteur lourde qui régnait au dehors. A moins qu’il ait attrapé un virus, des champignons, ou une saleté de parasite.
Il secoua la tête et jeta un coup d’œil à la ronde en quête d’objets utiles.
Sur une table de guingois étaient empilées des antiquités rares : des dossiers en papier, et même un vieux bouquin, le tout mangé par la moisissure. Par terre, un datapad fendu et d’autres objets ou parties d’objets hors d’usage ; les étagères s’ornaient de bocaux aux contenus troubles, de nécessaires médicaux, d’autres produits chimiques et même d’un stylet défibrillateur. Il s’en saisit – une bonne décharge électrique était toujours utile – mais l’ustensile était, comme tout ce qui semblait avoir échoué ici, inutilisable. En face, une autre porte, entrouverte. Il enjamba précautionneusement le banc rouillé et risqua un coup d’œil furtif. Bien.
Une pièce beaucoup plus vaste s’étendait de l’autre côté, dans une pénombre qui pourrait aussi bien le servir que le trahir. De hautes fenêtres étroites distillaient avarement la lumière du dehors par de grands stores horizontaux à demi clos. On pouvait distinguer, ça et là, les silhouettes en contrejour d'immenses fougères ou de gros bulbes coincés entre les pals métalliques. Des containers encombraient la salle de toute part autour d’axes de circulation, la désignant comme l’un des hangars de stockage annexe à la salle de débarquement. Aucun visuel, cependant il entendait des voix au fond, et elles semblaient nombreuses. Il respira profondément pour se clarifier les idées, serra son arme et, résolu à en finir de quelque façon que ce soit, se lança pour une dernière partie dans le labyrinthe surprise…
Une lumière blanche l'immergea.
Craignant une grenade optique, il se jeta à terre, déstabilisé par l’aveuglement, et tira au hasard. Un cri retentit mais aucun coup de feu ne vint en réponse. Etait-ce un cri de femme ? Etait-ce de l'affolement qu'il avait perçut ?
« Qu’est-ce que c’est ? » lança un homme en colère.
« Il est là ! » fit une autre voix, plus jeune, sans tenir compte de la première.
Sa vue revenait à mesure qu’il s’acclimatait à la lumière agressive de cette pièce froide, couverte de carrelage.
Il y distinguait des mercenaires, des tas de mercenaires accoutrés bizarrement. Un insecte le piqua dans le cou, il voulu le chasser, mais son geste était faible, mal coordonné. Il avait dû attraper un virus, des champignons… ou… une saleté de…
Il chercha à se relever, aussi faible qu’un agneau nouveau-né – il fallait en finir ! mais ses genoux ne suivirent pas,
tremblèrent fébrilement et, incapable de supporter son poids plus avant, se dérobèrent.
La dernière chose qu’il aperçut en perdant connaissance fut une foule d’étrangers qui l’observaient d’un œil impassible, parfois horrifié.
Sûrement aussi horriffié que la face ensanglantée qu'il leur présentait : il venait de comprendre dans un éclair de lucidité.
Quand il reprit connaissance, on le portait comme un cadavre. Il avait l’impression d’avoir été laissé en pâture à une horde de varrens, chaque muscle de son corps, meurtri et courbatu, se récriait d'indignation. Sa tête ballottait sous la houle d’une ivresse médicamenteuse, charriant à chaque mouvement une marrée de douleur sourde, confuse. Un gémissement lui échappa.
« Encore un qui s’est échappé de la serre pendant la promenade, fit une voix indistincte au dessus de lui.
- Arh, ils font chier à vouloir tout le temps foutre le camp, rouspéta l’autre. A cause de ce petit malin, j’ai pas pu prendre ma pause.
- En même temps, si j’étais enfermé dans cet hôpital de dingue, j’aurais envie de partir aussi !
- Quoi, t’aimes pas les infirmières ? Ou bien c’est la bouffe ?
- Non, c’est cette cantinière Elcor qui me file la pétoche.
Le second s’esclaffa.
- N’empêche, il s’est bien arrangé celui-là. Qu’est-ce qu’il est allé se foutre la gueule dans les rosiers ? Regarde-le ! Il a vraiment une tête de con en plus !
- C’est pas lui qui se prend pour Shepard ?
- Si y’avait que lui ! On devrait leur construire un quartier rien que pour eux, tiens… en tout cas, celui-là c’est le plus atteint.
- Il me dit quelque chose. Comment il s’appelle déjà ?
- Je sais plus, fit l’autre en haussant les épaules. Turner je crois. Conrad Turner ou un truc comme ça. Eh, au fait, lança-t-il comme une pensée bien plus importante venait de traverser son esprit, tu finis à quelle heure ce soir ? On va se prendre une bière ?
- Ouais, pourquoi pas. Si t’as encore envie de te faire plumer au quasar c’est toi qui voit. »
FIN
Modifié par Rayno, 06 avril 2011 - 10:12 .





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