Jaeghar, le brave tromp'la mort ! (2)
L'histoire avait perduré jusqu'à notre époque contemporaine, rebattue encore et encore aux oreilles des plus jeunes et contant guère plus qu'un incident mineur ayant drôlement mal tourné. Une escarmouche rien moins qu'ordinaire pourtant, comme on en voyait souvent par les chemins périlleux des Marches Libres que bien des voyageurs isolés avaient dû endurés. Un récit largement enflé par le temps et les ragots qui était fort apprécié dans le fief des Trevelyan et qui faisait l'orgueil de la famille et de tous ceux qui les servaient le plus farouchement, dont la mémoire n'avait pas flanché et qui se rappelaient aussi bien que leur seigneurs et maîtres. Un engouement qui n'était guère étonnant car d'aucuns prétendaient que c'était à ce moment là qu'était né la légende des deux enfants chéris du domaine seigneurial à Ostwick. Jaheira et Jaeghar, les plus vieux vétérans souriant encore quand leur noms étaient évoqués. Aussi admirés que redoutés, les deux plus fines lames de la cité marchéenne affirmeraient-ils tous sans aucun doute, les plus dangereux et mortels des Trevelyan sous la coupe de Lord Randyll et Lady Armanne qui les employèrent sans le moindre scrupule chaque fois qu'un de leur coups fourrés requérait des prouesses martiales au nom des intérêts de leur famille et contre les dangereuses actions de la part de leur rivaux les plus implacables.
Mais celui qui dépassait, de manière unanime, en renom tous les autres, - cousins éloignés chez les Templiers compris -, c'était assurément Jaeghar, et ce bien longtemps avant qu'Andrasté ne le choisisse pour remplir le rôle de messager en la quarante et unième année de la neuvième ère du dragon. A 15 ans révolus déjà, en réponse à ses actions et conséquences survenues, on le revêtait fièrement du surnom de Jaeghar le brave tromp' la mort, puis quelques années plus t*rd, de celui de Jaeghar l'effronté, ou encore dès après, et toujours en tant que jeune pousse, Jaeghar le revanchard impitoyable. Aucun enfant Trevelyan, sous la gouvernance de Lord Randyll, en bien ou en mal, n'avait plus marqué les esprits que le Messager d'Andrasté durant ces années, - qui dans sa splendide verdeur et loin des inquiétudes concernant le sort de Thedas face à Corypheus fut aussi présomptueux qu'il était enflammé, et qu'on retrouvait presque toujours au coeur des histoires les plus rocambolesques, les plus fameuses et les plus saisissantes.
Pour en revenir à cet épisode qui défrayait la chronique à l'époque, là où tout prenait forme, on dit que le combat fut épique, le résultat magnifique. Et que les assaillants terrassés qui avaient prétendu s'en prendre à eux, selon la chantrie, avaient subi la sentence immédiate du Créateur qui les avait foudroyé sur le champs pour leur mauvais esprit et tous leur pêchés. Face aux louables Trevelyan qui s'en étaient remis depuis longtemps entre ses mains, au sein de la lumière, tous évidemment fidèles à l'institution religieuse. Bien sûr la réalité était toute autre. C'était bel et bien la clameur de l'acier et le fil de l'épée qui avaient résolu l'affaire, quand bien même le tout-puissant avait pu apporté son soutien dans son omniscience. Et même Lord Randyll dans ses vieux jours, radouci et le plus fier de tous les pères, aimait raconter à ses bannerets ou autres invités à sa table comment ses deux enfants favoris bien que les derniers de ses progénitures et dont il s'était follement épris au fur et à mesure des années passées, avaient mis à mort tout une bande de crapules à seulement deux contre une quinzaine. Et plus que toute autre chose, c'était la bravoure et l'ardeur de Jaeghar qu'il louait et chantait avec insistance. Jaeghar qui n'avait plus jamais démérité à ses yeux dès après l'escarmouche, quelque action qu'il put commettre dans le futur, toujours vent débout contre l'adversité. Jaeghar, définitivement le fils et l'héritier qu'il avait toujours rêvé de posséder, un fils qui, ayant vu venir sa fin en plein combat, avait soudain gueulé son nom métamorphosé en un vaillant cri de guerre. Un acte qui avait touché si personnellement le seigneur son père à l'époque et ce au plus profond de lui, éveillant chez lui un amour très fort qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant depuis sa naissance et qui continuait à le remuer aujourd'hui.
Telle fut la nature et la véracité des faits. Aussi brefs furent-ils.
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Tout avait bien commencé. Une pluie fine leur avait dénoncé le début de la saison des pluies au mois survenu de Drakonis, celui qui avait accueilli la naissance du dernier et le moins considéré des Trevelyan, au cours même d'un orage. Le cortège avançait au trot sur leur gigantesques montures, sous la bannière de leur Seigneurs, un fier étalon nébuleux couronné sur champs gris émaillé de fleurs, qui ondoyait paresseusement au vent. La promenade au coeur des bois et en dehors du château avait été fameuse, promenade dont ils revenaient à présent, escortés de quelques gardes aussi enchantés que leur jeunes maîtres de la splendide journée malgré un temps pour le moins mauvais. Jaheira et Jaeghar, copains comme cochons au delà des liens du sang, ne se quittaient alors plus d'une semelle. Et en vérité les meilleurs amis quand Jaeghar ne jouait pas les loups solitaires, ils pratiquaient bien souvent la chasse, de longues promenades et bien d'autres activités ensemble hors du domaine, comme c'était le cas ce jour-ci. Et comme à leur habitude, empressés de se faire la course à un moment ou un autre, les deux adolescents abandonnèrent la route pour s'enfoncer côte à côte dans le taillis en poussant leur montures, suivis évidemment par leur vigilant maître des armes chargé de veiller sur eux en l'absence du Lord, tandis que le reste de la troupe familiarisée depuis longtemps avec leur jeux enfantins, s'attardait au loin entrain de badiner. Comme à l'ordinaire certes, mais pour une fois, bévue qui avait failli coûté chère.
La splendeur soudaine du temps, le calme apaisant, l'arôme des feuilles tout n'avait été que faux semblant, tel un décor illusoire en trompe l'oeil. Aussi éloignés que se permirent les Trevelyan d'aller et venir, le piège aussi bien que la forêt toute muette et perfide s'étaient refermés autour d'eux. La flèche avait surgi de nulle part et frappé le chevalier formateur du fief à la cuisse, heureusement cuirassé, lui arrachant un cri tout de même tandis que le hongre sous lui emprunté pour la promenade s'arc-boutait brusquement et menaçait de le faire tomber. Un violent basculement d'une démesure incroyable qui avait pétrifié Jaheira et Jaeghar, leur yeux grands ouverts, étranglés de peur face à leur soudaine tourmente, les jeunes nobliaux faisant incessamment pivoter sur place et en tout sens leur palefrois agités. Entendant enfin le froissement des feuilles qui présageait leur survenue soudaine, des hommes en loques émergèrent successivement de tous les côtés de la forêt pour leur plus grand affolement. Un, deux, puis cinq,- oh, Andrasté protège nous -, une dizaine, une douzaine, puis une quinzaine, et tous armés. Parmi eux, l'homme éborgné aussi maigre qu'une trique qui avait tiré la flèche, le seul archer de la bande.
Un simple coups d'oeil avait suffi à Jaeghar qui maîtrisait désormais son sujet pour s'apercevoir qu'il ne s'agissait ni de mercenaires, ni de chevaliers, mais sûrement de pillards ou de brigands, et il prit brusquement conscience du luxe vestimentaire que constituaient sa tunique grise sombre flambant neuve, sanglé d'un juste-corps de cuir clouté pardessus, sa pelisse à tête de renards sur ses épaules, ses anneaux et sa chevalière autour de ses doigts, ses bottes et ses gants du plus bel effet. Les hommes dangereux qui leur faisaient face et ceux auxquels dans son malaise ils ne pouvaient que tourner le dos se rapprochèrent dangereusement. Ils portaient des vêtements crasseux, grossièrement rapiécés, et le noir fustigeait leur hardes quand à leur début elles avaient sûrement dû briller d'une couleur plus avenante, plus propre. Sous leur haillons crasseux toutefois, on distinguait parfois l'éclat du métal, des tuniques de mailles, et le fer rouillé qui leur pendait dénudé au côté semblait cependant suffisamment entretenu pour trancher la vie de n'importe qui...
Leur Maître d'armes pourtant blessé, impressionnant de calme et de hauteur, avait rapidement pris les choses en main et donner de la voix, aussi rugueuse que puissante, clamant haut et fort les intentions pacifiques de leur groupe et une vive volonté de passer leur chemin en toute tranquillité ainsi bien sûr qu'en bonne amitié. Mais c'était comme pisser dans un violon. Les hommes armés de courtes lames, de piques et de haches d'un tranchant douteux toutefois ne pipaient mots, et le cercle enfin refermé sur eux, leur yeux railleurs remplis de cupidité se contentaient de fixer leur proies et futures victimes avec immobilité. Devant leur silence obstiné et moqueur, Ser Harald Fell, avait pris un ton plus rude, présentant la fille et le fils de son Seigneur, tous deux glacés et paralysés de saisissement devant ce qui leur tombait dessus et les menaçait, les enfants très attentifs, tantôt fascinés par les brigands, tantôt épouvantés. La première fois que le danger véritable venait à leur rencontre, qu'ils entrevoyaient les ténèbres et la mort prête à les cueillir. Un terrible choc, un éveil brutal à la rudesse du monde qui avait pouvoir de régenter leur univers et leur existence, un petit aperçu seulement de ce qui existait hors des remparts protecteurs du domaine de leur parents.
Les Seigneurs Trevelyan étaient puissants, s'en prendre aux rejetons du Bann promettait inexorablement souffrances indicibles et mort à quiconque avait la folie de s'y laisser prendre. Bougrement remonté, le chevalier avait désespérément tenté d'expliquer à ces couillons pourquoi ils feraient mieux de rebrousser chemin ou de les laisser passer s'ils tenaient à leur têtes. Mais ceux-ci se contentèrent de cracher au sol après la fin de son discours, sans que les menaces de Ser Harald affaibli par la flèche en travers de sa cuisse et ne donnant pas vraiment la meilleure impression quant à la force qu'il était censé représenter... n'aient eu un quelconque effet. Ou peut être que si. Jaeghar eut bien l'impression que les visages étaient devenus un peu plus haineux encore.
Les autres en étaient venus à la même conclusion, car Jaheira avait laissé retombé sa main près de son fourreau au côté de son cheval tandis que le visage fermé et la mâchoire active, Ser Harald s'était nourri alors d'une intense réflexion, avant de reprendre brusquement la parole. Le chevalier formateur avait bien compris qu'il lui fallait éviter toute incartade s'il voulait sauver la vie des enfants de ses seigneurs qu'il avait juré de servir au mieux, envers et contre tout. Malheureusement il pouvait à peine se défendre lui-même, blessé, à quinze contre un. Jouer les héros ne mènerait qu'à une mort inutile. La négociation était de loin la seule solution, en dépit des sales conditions, la seule capable de remplir présentement cette promesse de protéger la famille de Lord Randyll. Mais lorsque le maître d'armes avait demandé le prix de ce fol espoir de résolution pacifique, tels furent les propos du chef de la bande, un efflanqué roux barbu, dans son exactitude :
" La ferme, trou de mon cul! Tu sais c'que tu vas faire eh l'abruti?" "T'vas t'casser d'ton putain d'cheval, t'foutre à poil, toi et tes putain'd gosses et on embarque l'tout, et 'core, 'n'est g'néreux, certains ont pas gardé l'vie... Trevelyan ou quéquette qu'tu t'appel', rien à branler! A poil j't'dis! "
" - Eh Syril, s'en fout d'son p'tain d'ch'val d'mes deux, dit z-y plutôt qu'on l'y garde sa pouliche, au monstre, m'a tout l'air bien plus tentante à monter la coquine! Faut juste lui r'tirer c'te foutu truc qu'elle porte salement! "
Deux-trois rires vis à vis de Jaheira étaient partis, vite répercutés de loin en loin, comme en écho, par tous les brigands. Jaeghar avait alors senti une fureur grandissante l'envahir sous les exclamations hilares. Il observa attentivement ces brigands se crisper sur leurs armes après leur exigences transmises, sans qu'il n'y ait la moindre peur, la moindre hésitation dans leur yeux et leur comportements quant aux avertissements de Ser Harald. Ils étaient déterminés et prêt à tous les crever si nécessaire, il lui suffisait de lire dans les yeux morbides du chef pour s'en convaincre. Le dernier-né de Lady Armanne comprit lui aussi que la seule option avisée était d'obéir et ne pas faire d'histoire. Mais son coeur ne pouvait s'y résoudre. C'était trop tôt, c'était trop.
Et quand sans lambiner ser Harald avait jeté son propre manteau à terre pour s'en débarrasser, s'était retourné et leur avait ordonné d'un ton sans réplique d'obéir et de s'exécuter dans l'immédiat, Jaeghar avait senti ses cheveux se dresser sur sa tête, son coeur tambouriner follement dans sa poitrine et l'angoisse se répandre en lui comme le feu sur la paille. Subir un nouveau camouflet seulement un an après, pire encore que le premier enduré suite au retour d'Orlais, pour revenir à nouveau défait et la queue entre les jambes auprès du Bann comme la première fois, paraissait le tétaniser. Un avenir qu'il redoutait plus encore que la vision proche de son trépas. Se voir irrémédiablement honni et conspué par le seigneur son père, cruellement dépouillé de ce qui lui restait d'honneur après sa mésaventure, et ternir - encore - l'histoire et la renommée des Trevelyan était pour lui imbuvable, inconcevable, inacceptable. Plutôt mourir que subir un tel affront, une telle réalité. Zéro indulgence, folie que ceci, nulle compromission si répugnante avec l'ennemi ! Le visage noiraud du fier puîné se rembrunit plus encore. Il avait fait son choix, il ne souffrirait plus sans coups férir de telles humiliations. Jaeghar le regard dénué de la moindre expression, ainsi en paix avec lui-même et la décision qu'il avait prise, abandonna très lentement son premier bien, en signe de soumission, comme l'exigeait celui qu'il avait respecté depuis ses 7 ans, subissant dès lors son premier jour d'apprentissage à son côté, un homme aguerri qui l'avait superbement formé avec le caractère bienveillant d'un oncle. Ce bien, cette pelisse à têtes de renards qui lui embarrassait les épaules, en réponse à la demande faite, qu'il jeta finalement au sol d'une curieuse absence, l'esprit déjà tourné vers un objectif qui se voulait aussi bien mémorable que le dernier et qu'aucun de ceux qui le dévisageaient dès à présent n'aurait jamais pu deviner.
Puis sans prévenir Jaeghar tira brusquement l'épée au bas côté de sa monture, prenant tout le monde par surprise, en toute désobéissance de son mentor pour qui il éprouvait un immense respect mais férocement en désaccord avec sa résolution du conflit, et peut être aussi au détriment de la menace qui pesait sur les autres et dont il n'avait cure sur le moment en vérité. Eperonnant le cheval qui piqua soudain des deux, il clama, lame au poing et d'une voix forte : << POUR LORD RANDYLL ! >>, l'insensé intrépide déterminé à périr sans honte. Mais pas avant d'avoir emporté le plus de belligérants avec lui d'abord.