Chapitre 4
Épreuves et recrutement : Partie 5
Le chant des merles sur le rebord de la fenêtre réveilla Flore de son profond sommeil. Elle ne reconnue pas la chambre dans laquelle elle se trouvait. Le lit dans lequel elle était étendue était large et sentait la fraîcheur d'un nettoyage récent. Lorsqu'elle se releva, elle remarqua que ses affaires avaient été posées sur un bureau placé contre un mur juste en face.
Flore ignorait combien de temps elle avait pu dormir ainsi. Elle se traîna jusqu'à la fenêtre entrouverte d'où les merles s'échappèrent soudainement. La tiédeur du vent d'été caressa son visage alors qu'elle se penchait pour admirer le lac et la verdure environnante. Le soleil culminait dans le ciel et ses rayons l'aveuglèrent quelques instants, avant que ses yeux ne s'en accommodent. Elle profita ainsi de la brise et de la beauté du paysage semblable à une peinture durant un long moment, s'imprégnant de la plénitude ambiante.
Peu à peu, elle put de nouveau percevoir le doux chant qui raisonnait depuis toujours dans son esprit. Elle ferma les yeux pour mieux l'apprécier, et sentit alors une présence familière auprès d'elle.
"Feu Follet", murmura-t-elle. Immobile, elle tourna sa tête posément en direction de l'esprit qui planait dans le vide. Celui-ci répondit à son appel et vînt se frotter contre sa joue couverte de tâches de rousseur, alors qu'elle lui souriait tendrement.
Elle était capable de comprendre ce qu'il pensait et ressentait. Leurs consciences étaient pour ainsi dire comme connectées l'une à l'autre. Elle ignorait tout de ce lien. Pourquoi était-elle la seule mage en mesure de le voir et de le comprendre ? La seule chose qu'elle savait intimement, c'est que Feu Follet était l'esprit de sa défunte soeur. Très tôt, cette révélation lui était apparue comme une évidence. Elle ignorait comment et pourquoi l'esprit de sa soeur s'était attaché à elle. Néanmoins, leur cohabitation et leur compréhension mutuelles s'étaient nettement améliorées au fil des ans.
Lorsque Flore eut recouvert ses forces, elle décida de se rendre dans le bureau d'Irving. C'était avec une certaine satisfaction qu'elle constata que la tour était restée intacte durant son sommeil. Les apprentis en groupe buvaient les paroles de l'enchanteur chargé de les instruire, pendant que les mages s'affairaient à leurs recherches. D'une pièce à l'autre, le brouhaha laissait place à l'écho des pages des livres et des plumes sur des parchemins, résonnant dans le silence religieux de l'étude. En chemin, elle croisa la route de Jowan qui semblait plus inquiet que jamais.
"Tu as fini par reprendre conscience! Tu tombes bien il faut absolument que je te parle de quelque chose d'important", déclara-t-il en hâte.
"Combien de jours ai-je dormi?" ânonna Flore qui était légèrement somnolante. La vivacité de son ami l'épuisa plus encore.
"Ho ça...? Seulement deux jours. Suis-moi, je dois te présenter quelqu'un!" il agrippa sa main sans prêter attention à son ahurissement. Lorsqu'ils entrèrent en contact, Flore ressentit une profonde répulsion et retira sa main sèchement. "Que t'arrive-t-il?" demanda Jowan interloqué.
"Je l'ignore", avoua-t-elle tout en frictionnant sa main.
"S'il te plaît, j'ai réellement besoin de ton aide maintenant. Je sais que tu es épuisée depuis ta confrontation. Et tu dois sans doute avoir des tas de choses à faire. Mais je suis ton ami!"
"Oui. Pardonnes moi Jowan. Je vais te suivre."
Jowan la conduisit jusqu'à la chapelle de la chantrie où une jeune initiée était assise sur l'un des bancs devant l'autel d'Andraste. Elle se leva lorsqu'elle perçut leur arrivée et salua Jowan d'un doux et chaleureux sourire.
"Voilà, cela fait un moment que je t'ai parlé d'une fille que je fréquente. Voici Lily." annonça-t-il.
"Jowan..."
"Je sais, c'est interdit. Et pourtant nos sentiments l'un pour l'autre sont bien réels ! Mais là n'est pas le problème."
"Parce qu'il y a pire encore ?" s'inquiéta Flore.
"L'autre jour, lorsque je suis venu te voir après ta confrontation, je t'ai dit que je les soupçonnais de vouloir m'apaiser. Et bien j'en ai maintenant la preuve."
"J'ai surpris un document sur le bureau du chevalier-capitaine confirmant la décision d'apaiser Jowan. Et le premier-enchanteur aurait donné son accord." expliqua Lily.
"Tu comprends? Ils vont faire de moi un apaiser ! Je vais perdre tout ce qu'il y a de plus précieux au monde. Ma volonté, mes rêves et surtout mon amour pour Lily", s'alarma Jowan tout en gesticulant.
"Mais tu ne ressentiras plus rien", rétorqua Flore froidement.
"N'est-ce pas ce qu'il y a de plus triste ? Ne pas se rendre compte de tout ce que l'on a perdu", répondit Lily bouleversée.
"Je ne serai plus qu'une coquille vide comme tous les autres. Destiné à vendre des runes et des baguettes ou à laver les sols. Je n'aurai plus jamais la moindre émotion. Je refuse de les laisser faire !"
"Si c'est ce qu'ils ont décidé..."
"Flore, tu aurais dû être apaisée toi aussi. Je sais que Greagoir en a fait la demande plusieurs fois ! Et chaque fois, Irving s'y est opposé parce que tu étais son apprentie. Tu n'as pas le devoir de m'aider seulement parce qu'on est ami, mais par solidarité aussi."
Flore hésita un moment avant de répondre. Elle savait que tout ce que Jowan disait était vrai. Sans Irving, elle serait déjà apaisée depuis longtemps. Non pas qu'elle n'appréciait pas leur compagnie, mais l'idée de perdre tout ce qui faisait d'elle un être pensant et vivant la terrifiait. Malgré tout, trahir le Cercle, et surtout Irving, lui paraissait insensé.
"Que dois-je faire?" Demanda Flore gravement.
Jowan expira un long soupire de soulagement, comme s'il s'attendait à un refus de sa part. "Merci, je suis soulagé de pouvoir compter sur toi."
"Oui, merci à vous." Lily gratifia Flore d'un sourire rayonnant qui la perturba légèrement.
"Voilà le plan. Pour échapper à l'apaisement je vais devoir fuir la tour. Seulement, les templiers finiront toujours par me retrouver à cause de mon phylactère. Pour cela on devra donc s'introduire dans le reliquarium. Sauf qu'il est protégé par deux portes magiques. Pour la première, Lily connaît le moyen de passer. Mais pour la seconde, il faut que tu ailles voir Owain à la réserve pour obtenir un sceptre de feu. Avec ça, on pourra faire fondre la serrure et avancer sans mal. Évidemment comme de nous trois tu es la seule mage du Cercle, il n'y a que toi qui puisse te charger de cette tâche."
Flore le fixa un moment avant d'accepter. Ce plan ne lui plaisait pas du tout. Non seulement il s'agissait de se rendre dans une zone de la tour qui leur était formellement interdite, mais aussi de l'aider à s'évader en détruisant son phylactère. Alors qu'elle longeait les couloirs en direction de la réserve, Flore réfléchit à la décision qu'elle devrait prendre. Elle traversa une immense bibliothèque et alla se poser dans un coin peu fréquenté. Elle s'assit par terre et s'adossa péniblement contre les imposants grimoires. Les lueurs des lampes à huile ne couvraient pas cette partie de la bibliothèque, qui ne disposait pas d'ouvrages suffisamment intéressants pour les recherches que menaient les mages du Cercle. Alors qu'elle commençait à se perdre dans une intense réflexion, la voix d'un jeune homme vint l'en tirer.
"Veuillez m'excuser, peut-être pourriez vous me renseigner ? Savez-vous où se trouve les ouvrages sur la Garde des ombres ?"
Il était âgé d'à peine quelques années de plus que Flore. Des cheveux courts châtains clairs avec une légère frange élevée, soigneusement coiffée. Il portait une armure très différente de celles des templiers, et pourtant son plastron arborait le blason de l'Ordre. Ce détail la perturba, la plongeant de nouveau dans ses pensées.
"Je ne voulais pas vous déranger ..." Il se détourna et scruta les grimoires le visage renfermé.
"Non. J'étais seulement surprise de voir le blason de l'Ordre sur votre armure. Vous ne ressemblez pas aux templiers du Cercle."
"A vrai dire je n'ai pas encore prononcé mes voeux. Et d'ailleurs je ne les prononcerai jamais. Je m'appelle Alistair. J'accompagne Duncan le garde des ombres."
"Irving disait qu'il voulait recruter un mage..." murmura Flore l'air songeur.
Alistair rit doucement avant d'expliquer: "Non. J'étais un templier novice à la chantrie de Bournshire. C'est là qu'il m'a recruté. Ou dirais-je plutôt qu'il m'a sauvé." Alistair afficha un doux sourire chargé de gratitude alors qu'il croisait ses bras.
"Vous étiez en danger?"
"Pas vraiment non." il ria de nouveau et ajouta : "Je n'étais simplement pas à ma place." il marqua une courte pause durant laquelle ses yeux se perdirent dans le vague. "Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps... " il attendit un instant que Flore ne lui révèle son nom. Elle le fixa longuement sans vraiment comprendre ce qu'il attendait d'elle avant qu'il ne se résigne à le lui demander. "Comment vous appelez-vous?"
"Flore."
Alistair se cabra légèrement. "Vous êtes..." il réfléchit un instant. "Ah. Je ... Je vois."
La jeune mage le dévisagea d'un air consterné.
"Ne vous méprenez pas. J'ai simplement entendu votre nom à plusieurs reprises." le visage de Flore devint soudainement plus soucieux. "En bien je vous assure." Ajouta-t-il précipitamment.
"Qui vous a parlé de moi?" Flore affichait un air à la fois inquiet et intrigué.
"Le premier enchanteur, lorsqu'il discutait avec Duncan. Enfin je n'insinuais pas qu'ils parlaient de vous en particulier." Bredouilla Alistair.
Soudain, le visage de Flore s'éclaircit comme si elle avait eu une révélation. Elle bondit sur ses pieds et manqua de heurter le jeune homme surprit de sa réaction. Elle fît quelques pas puis se retourna vers Alistair.
"Les ouvrages sur la Garde des ombres sont tous ici." Elle pointa une vieille bibliothèque croulant sous le poids des livres et grimoires.
Alistair détacha ses yeux des siens avec peine avant de contempler les monstrueux grimoires usés et abîmés par le temps. "Merci", dit-il en se retournant avant de constater qu'elle était déjà partie.