Chapitre 5
Les gardes des ombres : Partie 1
L'orage qui avait éclaté déversait des trombes d'eau. Le vacarme assourdissant couvrait les pleurs de Flore qui rangeait ses affaires dans un grand sac en toile. Les souvenirs de cette longue journée repassaient en boucle dans son esprit. Son cœur la tourmentait chaque fois que la vision de Jowan couvert de sang rejaillissait. Comment avait-elle pu ne pas se rendre compte de ce qu'il était devenu ? Depuis quand avait-il changé ? Pourquoi s'était-il abandonné au pire pêché qu'un mage puisse commettre ? Toutes ces questions fusaient et s'entrechoquaient dans sa tête comme le déluge qui frappait les vitres de la fenêtre. Elle s'assit péniblement sur le lit lorsqu'elle fut prise de vertiges. Elle plongea sa tête entre ses mains et tenta de regagner son calme.
« Je vous dérange ? »
Flore tressaillit brusquement et se tourna vers la petite porte en bois grande ouverte. Cullen se tenait juste devant. Elle se mordit la lèvre pour s'empêcher de fondre en larme à nouveau. Elle tenta de répondre mais l'émotion la submergea et la plongea dans un sanglot convulsif. Cullen se rapprocha de Flore, s'assit juste à côté d'elle, et pausa une main sur son épaule recouverte de ses longues mèches blondes.
« Tout est parti de travers aujourd'hui. » la voix de Flore tremblait entre ses mains. Flore était incapable d'exprimer tout ce qu'elle ressentait. Ses émotions étaient si fortes et si nombreuses qu'elle se sentait sombrer.
Ils restèrent tous deux silencieux, bercés par les clapotis des gouttes contre les vitres. La flamme de la bougie sur la table de chevet virevoltait vivement, et les ombres dansaient sur les murs de l'étroite chambre.
« Je sais qu'il était votre ami. Je suis sincèrement désolé. » Cullen remarqua le sac rempli de vêtements sur le lit. « Vous... Allez quelque part ? » il réfléchit un instant puis réalisa. « Oh non je sais. Les gardes... »
« Je dois quitter le Cercle. Irving dit que je pourrais toujours revenir, mais je sais que c'est faux. » Flore se prostra, le regard perdu dans le vague débordant de larmes. « J'ai tout perdu. En une seule journée. »
Cullen glissa son bras autour de ses épaules et la tira délicatement contre le plastron de son armure. Le métal froid soulagea ses joues de la fièvre provoquée par le trop-plein d'émotions.
Duncan et Alistair attendaient devant la Grande-Porte de la tour, gardée par deux templiers. C'est les yeux gonflés et le visage écarlate que Flore les rejoignit, accompagnée par Cullen.
« Irving a dû s'absenter. Il a tenu à ce que je vous transmettre un message de sa part », dit Duncan d'un air navré. « Il s'excuse de ne pas avoir pu rester pour vous dire au revoir. Il tient à ce que vous sachiez que les portes du Cercle vous seront toujours grandes ouvertes. » Duncan réfléchit un instant avant d'ajouter. « Oh, et ceci. » Il lui tendit un petit pendentif taillé en spirale dans une rune d'un vert turquoise. « Il a dit que vous comprendriez. »
Flore refusa d'exprimer la moindre émotion devant eux, vexée qu'Irving ne soit resté, et ennuyée de devoir suivre les ordres d'un étranger. L'objet représentait l'aspect que Flore avait toujours eu du voile. Enfant, elle aimait le dessiner ainsi. Elle glissa son index le long de la spirale avant d'enfiler la cordelette autour de son cou.
« Prenez bien soin de vous. » dit Cullen lorsque Flore se retourna vers lui.
« Il y a une chose que je voudrais vous demander. Je sais que c'est interdit mais... » Flore tritura ses cheveux nerveusement avant de poursuivre. « Tous les soirs j'apportais à manger à Anders dans les cachots. »
« Oui je sais. » avoua Cullen en souriant tendrement.
« Vous saviez ? »
« Votre excuse n'a marché qu'une fois. Les fois suivantes c'était beaucoup moins convaincant. » Flore le fixa longuement sans oser poursuivre. « Ne vous inquiétez pas, je le préviendrai de votre départ. »
« Merci. » Flore le gratifia d'un sourire plein de reconnaissance et de sincérité qui plongea le cœur de Cullen dans une douce et amer agonie.
« Prenez bien soin de vous, garde des ombres. » Cullen salua Duncan et Alistair qui observaient la scène en silence avant de s'en aller.
Flore ressenti un certain malaise lorsqu'il l'appela ainsi. Cette situation lui paraissait encore irréel. Elle se retourna péniblement face à ses nouveaux compagnons, le regard chargé d'amertume et de regret. Les doubles portes immenses s'ouvrirent sur le lac Calenhad, dont les eaux imperturbables embrassaient le paysage montagneux.
« Nous partons pour Hautecime. Le iarl organise un tournoi en l'honneur de son fils », expliqua Duncan une fois embarqué sur le bateau de Kester. Flore écoutait à peine et fixait la tour dont l'ombre s'effaçait peu à peu.
L'orage s'était calmé malgré la bruine qui les arrosait. Ils traversèrent le lac en pleine nuit, éclairés uniquement par les faibles lueurs de la lune et de la petite lanterne suspendue sur un mâtereau.
« Vous allez recruter d'autres gardes ? » demanda Alistair.
« En effet. Nous ne seront jamais trop nombreux pour combattre l'engeance. »
« Combien y a-t-il de gardes en tout ? » Les yeux d'Alistair étaient animés d'une curiosité presque enfantine.
« En Ferelden nous ne sommes qu'une poignée. La plupart sont actuellement en mission, les autres attendent au comptoir de Denerim. » En tant que commandeur-garde, Duncan était habitué à expliquer le fonctionnement de l'Ordre à ses nouvelles recrues. Avec le temps, il avait parfois l'impression de réciter un texte qu'il aurait apprit par cœur. « L'Ordre a été banni du royaume par le roi Arland Theirin, après que des gardes aient fomenté une rébellion contre son règne. Deux cents ans plus ******, le roi Maric Theirin a autorisé la Garde à revenir en Ferelden. »
« N'avez-vous pas lu les grimoires sur la Garde des ombres lors de votre séjour au Cercle ? » interrogea Flore sèchement.
« Seulement un », avoua Alistair confus. « Et je n'ai pas eu le temps de le terminer. »
« Ça ne fait rien. Si vous avez la moindre question sur l'Ordre ou les engeances, je vous répondrai. Dans la mesure de mes connaissances. » Duncan tenta d'adoucir le climat de tension qui s'était soudainement installé entre ses deux recrues. Ils restèrent tous silencieux le temps de la traversée du lac. Lorsqu'ils accostèrent, Kester ancra son bateau au dock. Duncan les mena ensuite vers une modeste auberge. « Nous passerons la nuit ici et prendrons la route dès l'aube », soupira-t-il en prenant soin d'éviter le regard froid de Flore et l'air anxieux d'Alistair.
Ils dormirent dans une chambre unique à l'étage. Les meubles et les lits étaient tous usés et délabrés. L'air froid du brouillard s'incrustait à travers les fenêtres fatiguées par le temps, tiraillant les flammes des petites bougies. Duncan qui était habitué à dormir dans des lieux inhospitaliers, n'eut aucun mal à trouver le sommeil, et ses ronflements résonnaient allègrement. Flore somnola longtemps avant de céder à la fatigue, mais les événements de la journée ne cessaient de la tourmenter. Elle se réveilla plusieurs fois en larme et finit par se lever pour aller contempler la haute tour à travers les vitres ruisselantes. La fraîcheur de la nuit et l'humidité la firent frissonner. Elle croisa les bras dans l'espoir de conserver un peu de chaleur. Son souffle dessina une légère buée contre le verre qui s'estompa lentement.
Au levé du soleil, elle aperçu un groupe de templiers accompagnés d'un jeune garçon, se dirigeant vers la tour. Sans savoir pourquoi, elle quitta la chambre précipitamment et descendit les marches qui craquelaient sous son poids. Elle sortit de l'auberge et s'arrêta net sous la voûte en bois moisie d'où des gouttes de pluie vinrent s'écraser sur sa chevelure dorée. Elle contempla le groupe descendre la petite pente et rejoindre Kester qui démarrait son bateau. Les premières lueurs du soleil étaient partiellement dissimulées derrière l'imposante tour dont l'ombre recouvrait une grande partie du lac. Le vent frais du matin caressait sa peau et fit virevolter quelques mèches de cheveux. Elle resta ainsi immobile et les suivit du regard sans relâche.
« Où est-elle ? » Duncan bondit du lit et secoua vivement Alistair.
Il lâcha un gémissement plaintif en guise de réponse alors qu'il peinait à ouvrir ses yeux. « Quoi ? » soupira-t-il en grimaçant.
« Flore, où est-elle ? Elle n'est plus dans son lit. »
« Je sais pas... Je n'ai rien entendu. » Alistair se leva péniblement et observa le lit miteux mais vide juste à côté du sien. « Il y a encore son sac, elle ne doit pas être loin. »
Duncan n'attendit pas sa réponse et sortit brusquement. Il déboula les escaliers et traversa l'auberge vide de clients hormis quelques rares habitués qui ne prêtaient guère attention à ce qui les entourait. Il poussa la porte si brutalement qu'il manqua de l'emporter dans son élan. Affolé et le souffle coupé, il la chercha du regard et la vit au loin, assise sur le sable face à la tour.
« C'est magnifique n'est-ce pas ? » dit-il tandis qu'il avançait. Flore resta silencieuse, contemplant le levé du soleil derrière ce qui fut longtemps son foyer. Le ciel baignait dans une aquarelle de couleurs rosâtre et bleuté. Il s'assit près d'elle et contempla le paysage à ses côtés. « Je ne prends jamais le temps d'observer le ciel. Je suis toujours trop occupé pour cela. » Duncan sourit légèrement cherchant une quelconque réaction de sa part. « Je sais ce que vous ressentez. Moi même je ne voulais pas devenir garde. » Flore le dévisagea alors avec étonnement. Il rit d'amusement avant de poursuivre. « Je n'ai pas vraiment eu le choix. C'était ça ou... la mort. Le garde qui m'a recruté était une véritable brute. Et en toute franchise, je crois que je n'ai jamais eu aussi peur de quelqu'un de toute ma vie. »
« Même pas des engeances ? » demanda Flore qui peinait à dissimuler sa curiosité.
Duncan rit de nouveau. « Même pas non. Elle me traînait partout dans tout un tas d'ennuis et en plus elle n'avait pas le moindre sens de l'orientation. » son amusement se changea alors en une profonde nostalgie. « Mais elle m'a aussi beaucoup apprit. Notamment sur moi même. Avec les années, j'ai finis par ne plus lui en vouloir. Ce qui pour moi était un châtiment est finalement devenu une vocation. »
Flore le dévisageait encore quand Alistair les rejoignit. « Vous avez laissé toutes vos affaires dans la chambre. » leur dit-il en leur tendant leurs sacs. Duncan se releva et saisit le sien en le remerciant d'un air navré. Flore en revanche se perdit dans ses pensées quand Alistair tendit sa main vers elle. Elle l'examina un instant sans comprendre ce qu'il attendait d'elle. « Pour vous relever. » dit-il en souriant timidement.
Elle déposa une main frêle couverte de sable sur son gantelet, puis il la tira en avant d'un coup sec. Elle tituba légèrement puis saisit son sac. Flore contempla la tour une dernière fois avant de se mettre en route avec ses compagnons sous les cris des oiseaux qui tournoyaient au dessus de leurs têtes.





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